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Soutenance de thèse

 

Michèle Greer

L’émotion politique dans le mouvement abolitionniste international contre la prostitution : communautés, pratiques, économies (1875 à aujourd’hui)

mercredi 12 février 2020 à partir de 14h00, Université Paris 8, salle des thèses

Le jury est composé de Elsa Dorlin (directrice de thèse), Camille Froidevaux-Metterie, Bertrand Guillarme, Frank Mort et Joyce Outshoorn.

Résumé : Le 14 février 2017, l’Irlande a suivi l’exemple des pays comme la Suède et la France et a adopté une loi qui, basée sur la qualification de la prostitution comme violence envers les femmes, criminalise l’achat de services sexuels afin de déplacer son fardeau social et légal des prostituées (« les victimes ») aux clients (« les délinquants »). Cette loi, connue comme le « modèle nordique », a eu pour conséquences la centralisation de l’activité des acteurs abolitionnistes sur une stratégie unique et un objectif unifié aux niveaux à la fois national et international, conduisant à sa prédominance actuelle en Europe. L’action actuelle remonte à la croisade morale menée par la réformatrice sociale britannique et féministe libérale Joséphine Butler pour l’abrogation des lois sur les maladies contagieuses de 1864, de 1866 et de 1869. Ces lois ont mis en place un régime de régulation de la prostitution qui, dans l’intérêt de la santé publique, imposait l’enregistrement et l’examen médical des prostituées dans les villes de garnison en Grande-Bretagne et ses territoires d’outre-mer. Cependant, à la suite de l’expansion de cette campagne à la fois sur le plan international et dans sa portée (par exemple, l’inclusion de « l’esclavage blanc »), beaucoup des partisans abolitionnistes se sont écartés de la position de Butler selon laquelle la réglementation et la norme morale double (« double moral standard ») qu’elle institutionalise, représentaient une violation de la dignité humaine (et surtout féminine), en faveur de la rhétorique conservatrice et répressive de la pureté sociale.
Cette thèse vise à jeter un nouvel éclairage sur ce mouvement social, à la fois sa manifestation historique et contemporaine, à travers le prisme de ses émotions politiques. Adoptant une approche socio-historique, j’examine la genèse de l’abolitionnisme et je transforme l’émotion abolitionniste en objet d’étude à travers la mobilisation de différents dispositifs heuristiques interdisciplinaires, notamment les communautés émotionnelles, les pratiques émotionnelles et les économies émotionnelles. Je problématise les émotions de trois manières. Premièrement, les émotions - phénoménologiquement vécues et interprétées par un corps vécu et socialement situé - sont culturellement contingentes et historicisables ; par conséquent, les changements et les variations dans les pratiques et les normes émotionnelles sont décelables dans le temps et dans des contextes sociaux divergents. Deuxièmement, les émotions sont des outils dans la pratique sociale : elles font des choses et sont faites, souvent à la suite de diverses actions axées sur des objectifs qui façonnent et subjectivent à la fois l’agent émotif et les objets vers lesquels ces émotions sont dirigées. En dernier lieu, les émotions ont la capacité de fonctionner comme une sorte de capital au sein des économies émotionnelles, accumulant de la valeur grâce à leur circulation et à leur distribution. Cette étude trace donc une histoire « itinérante » des émotions politiques abolitionnistes : elles se déplacent à travers l’espace et le temps en tant que constructions culturelles entre les personnes, les objets et les choses, notamment produisant des connaissances spécifiques à un groupe à leur égard qui déterminent si et dans quelle manière ils se tissent, ou ils s’écartent.
Comme je le démontrerai, le mouvement abolitionniste s’est mêlé au mouvement féministe transnational et à ses diverses campagnes. En adoptant une perspective épistémologique historique sur le mouvement abolitionniste et ses émotions politiques, mon objectif est donc de contribuer à une meilleure compréhension du rôle joué par l’émotion dans la production de la connaissance du groupe, mais surtout en ce qui concerne la connaissance basée sur le genre. Un élément essentiel pour moi ici est de conceptualiser l’émotion comme une forme de cognition représentant une autre source de connaissance à côté de - et non en opposition à - la raison ou la perception. Alors que l’étude épistémologique de l’émotion reste controversée, plusieurs chercheurs ont démontré qu’elle présentait des pistes de recherche stimulantes. En raison des progrès récents en neuroscience, il est devenu moins discutable de constater que les émotions dirigent presque tout ce que fait un individu et, en soulignant leurs aspects actif, volontaire et socialement construit, cette thèse les décrit comme englobant une forme de connaissance située. Ceci est particulièrement visible dans l’activisme transnational pour les droits des femmes - pour lequel la « violence envers les femmes » est devenue la pierre angulaire -, où des connaissances féministes autrefois périphériques reposaient sur des capacités émotionnelles uniquement féminines (par exemple, la capacité maternelle pour la compassion) et des expériences émotionnelles (par exemple, l’expérience vécue de la victimisation) ont gagné en estime et en légitimité pour devenir des discours dominants, bien entendu au détriment des connaissances alternatives.


27 janvier 2020